Entendue cette semaine.
Elle est vieille et a dû faire le tour de la planète : Monsieur Jacques H. lecteur assidu la connaît déjà, puisque je la lui est racontée il y a quelques temps. « Momo », commentateur « complice » et tout autant assidu, l’avait découverte de ma bouche, il y a quelques années.
Elle m’est revenue la semaine passée, enrichie de force détails par un « DRH Group » d’une grande maison internationale, cotée CAC 40, devant le buffet qui nous attendait pour nous remettre de nos émotions nées de la lecture du décret tout frais sur les heures supplémentaires.
Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne figure pas encore dans la catégorie de mes « histoires d’en rire ». Chose évidement à réparer dans l’urgence.
« C’est donc le grand patron qui convoque son secrétaire général et lui dit : « Mon cher Gérard ! Il manque un directeur général d’envergure à notre entreprise. »
– Oui, Monsieur », répond l’autre.
– Tâchez de me trouver un chasseur de tête qui me dégotte un énarque, polytechnicien et centralien, honnête, travailleur et d’une loyauté à toute épreuve. Mais s’il vous plaît, pas un clone ! Je veux une forte personnalité qui ait déjà baroudé dans les ministères et fait ses preuves sur le terrain ! ».
– Bien Monsieur le Président ! »
Voilà une nouvelle qu’il fallait taire encore un temps, parce qu’elle était lourde de conséquences : Le Président se décidait enfin à mettre un peu de sang neuf à la tête de l’entreprise ! Il se sentait désormais suffisamment fort pour « pouliner » une éventuelle succession : c’était nouveau, depuis tout ce temps passé aux commandes à éliminer tous ses rivaux !
Gérard contacte les plus grands cabinets de « chasseurs de tête » de la place qui, chacun à leur tour, lui rigole au nez : « Honnête, travailleur et loyal, ça n’existe pas ! C’est comme une contradiction : soit on est honnête et loyal et on ne sait rien faire, soit on est travailleur et l’on est soit malhonnête soit déloyal ! Encore plus chez les « pistons » et de toute façon chez tous les « X » et les énarques » !
Un peu déçu, il s’en ouvre au DRH (pas encore « groupe ») de l’époque, qui s’offusque d’abord de ne pas avoir été mis au courant, puis confirme l'avis des experts et lui conseille de rédiger lui-même une annonce bien sentie (trois parties : l’entreprise, le poste et la fonction, le profil recherché) à faire paraître dans les magazines des grandes écoles et quelques revues spécialisées dont il lui donna volontiers les références, en lui conseillant aussi d’avoir une adresse anonyme pour les réponses.
Ce dispositif mis en place, notre homme reçoit un petit millier de réponses en quelques semaines. Complètement débordé par cette avalanche de travail supplémentaire, il se fait aider d’une stagiaire, dans le plus grand secret de l’adresse bidon, à charge pour elle de vérifier les CV.
Lui, il se charge d’éliminer les fautes d’orthographe ou de syntaxe, voire les écritures illisibles des lettres de motivation.
Tâche désespérante : presque les deux tiers des candidatures sont tout simplement invérifiables et dans le tiers restant, à peine la moitié correspond, et encore, partiellement au profil recherché.
Pendant ce temps, le « grand patron » s’impatiente : « Quand donc me ferez vous rencontrer au moins Une perle rare ? » faisait-il à Gérard à chaque occasion d’une aparté !
Gérard en perd le sommeil, le ton monte plus souvent qu’à son tour à la maison. Et il « décroche » à sa nouvelle adresse régulièrement pour finir par recevoir une trentaine de candidats en faisant circulariser toutes les autres d’une réponse vague mais encourageante.
Naturellement, il a droit à tout : L’échappé de l’asile, le génie méconnu, plusieurs fois l’archétype du « has been », quelques « folles de la cuisse », d’autres cinglés sûrs qu’on n’attend qu’eux !
Je vous passe les détails : c’est à la fois croustillant et parfois complètement déjanté.
Finalement, après d’âpres conflits avec lui-même, il concocte une « short list » qu’il soumet à « son Président ».
« Bien ! Tout cela me paraît très bien. Vous me conseillez lequel ?
– Monsieur le Président, si vous recherchez une personne archi-compétente, celui-là et celui-ci me semblent l’être. Si vous recherchez un carnet d’adresse et quelqu’un qui sait communiquer, je vous propose ces deux là. Peut-être aussi celle-ci, il s’agit d’une femme me semblant assez ambitieuse. Si vous ne souhaitez qu’un stratège de la finance, on peut également rajouter ces deux là… Tous sont motivés à la perspective d’entrer dans notre entreprise et plus particulièrement de travailler avec vous, Monsieur le Président…
– Je vois ! Tous des profils idéals… Vous allez me les convoquer, tous en même temps, le même jour et à la même heure. Je les recevrai dans la salle de réunion. Voyez ça avec ma secrétaire ! » finit par conclure un peu sèchement le Président, quel que peu exaspéré !
Le jour dit, c’est une journée importante (et la fin du cauchemar de Gérard), 9 candidats sont présents autour de la table. Il en manque un dont l’annonce de l’embauche a été faite entre-temps par la presse, dans une autre grande entreprise du CAC.
Le Président entre un peu solennellement, fait asseoir tout le monde et commence : « Je n’irai pas par 4 chemins ! Vous comme moi n’avons pas de temps à perdre. Qui d’entre vous se lave de la tête aux pieds, au moins une fois par mois ? »
Un peu surpris, 8 mains se lèvent dans un grand silence.
« Vous, là bas, dehors ! Merci d’être venu ! » dit-il à l’homme un peu embarrassé qui n’avait pas levé la main.
« Qui se lave, de la tête aux pieds, au moins une fois par semaine ? »
5 mains se lèvent.
3 personnes sortent, guidées par secrétaire général très embarrassé, toujours dans un silence assourdissant.
« Qui se lave de la tête aux pieds, au moins deux fois par semaine ? ».
Encore 2 impétrants déconvenus qu’il faut tenter de rassurer. Et le Président de continuer :
« Qui se lave, de la tête aux pieds, au moins une fois tous les jours ? »
Une seule main reste dressée, sans un mot, mais pas peu fière.
« Monsieur, vous êtes embauché lundi prochain à la première heure ! Veuillez prendre vos dispositions. »
Les formalités accomplies, le secrétaire général, complètement effaré, se précipite dans le bureau de son Président.
« Monsieur ! Permettez moi de vous exprimer ma surprise…
– Quoi donc, Gérard ?
– …Quant à votre géniale intuition et méthode de recrutement ! Mais je ne comprends pas très bien le motif de sélection. Si vous pouviez…
– C’est pourtant d’une évidence ! Quel que soit le candidat retenu, de toute façon sitôt embauché, ce gars là n’en fera qu’à sa tête, ne pensera qu’à une chose, me virer de mon fauteuil, pilier notre savoir-faire maison pour monter une concurrence, obtenir des stock-options et autres retraites-chapeau pour rester et le tout en disant de toute façon le plus grand mal de moi !
– …Je ne comprends pas ! Pourquoi l’avoir embaucher, alors ?
– Pour l’amadouer et le rendre utile à quelque chose, il faudra bien lui lécher le cul en permanence… Alors autant qu’il soit propre ! »