La seule question à laquelle personne ne sait répondre reste : la place de l'Etat. Quel est son rôle ultime ? Le reste n'est alors que dérives quotidiennes pour soi-disant, le "bonheur des autres" avec "le pognon des autres". Bonne lecture
L'autogestion : solution pour la France ?
Autogestion, écrit avec ou sans trait d'union, a été le mot fétiche des « gogochistes » dans les années 1960-80 : ils le prononçaient religieusement comme pour faire advenir la chose que le mot désignait !
C'était le sésame ouvre-toi du socialisme et la clef de Saint-Pierre du paradis sur terre.
Les « gogochistes » ne jurant plus que pub, com, fric, pèze, flouze, paillettes, leur utopie autogérée est morte ; et le mot autogestion aussi.
C'est du passé d'outre tombe, du passé plus que parfait, du passé décomposé.
En 1968, l'avenir radieux était à notre porte. Il suffisait que l'autogestion soit importée en France, et tout serait changé : la vie, le monde, le réel, l'univers, les relations entre les hommes et les femmes.
Josip Broz Tito, symbole vivant de l'unité yougoslave, meurt le 4 mai 1980.
Le pays entre simultanément dans une période de grave crise économique, sociale et politique.
En 1980, la Yougoslavie se retrouve avec une dette de 21 milliards de dollars.
La croissance de la production nationale est ralentie.
L'inflation prend des proportions inquiétantes (2.665 % en 1990), le taux de chômage augmente (16,78 % en 1988).
Le système politique ne parvient pas à résoudre les difficultés économiques.
Le pouvoir est fragmenté entre les différentes républiques et provinces, la Ligue des communistes de Yougoslavie n'est plus en mesure d'assurer la cohésion de l'ensemble yougoslave.
Le « titisme », avant, c'était la rupture avec l'URSS de Staline en juin 1948 qui conduit les dirigeants communistes yougoslaves à élaborer une nouvelle voie vers le socialisme : ils instaurent les premiers conseils ouvriers en 1950.
Ce sont les débuts de l'autogestion ouvrière qui sera élargie et systématisée dans les années 1970.
La Yougoslavie connait un développement économique significatif : de pays agricole en 1945, elle se transformera en pays moyennement industrialisé.
Toutefois les inégalités de développement ne s'atténuent pas entre le nord du pays, plus industrialisé et plus riche, et le sud rural.
L'originalité du « titisme » réside également dans le non-alignement en politique étrangère qui contribue au prestige de la Yougoslavie parmi les pays du Tiers-Monde.
La vie politique est dominée par le Parti communiste, rebaptisé en 1952 « Ligue des communistes de Yougoslavie » et le maréchal Tito, proclamé président à vie en 1963.
Démocratie ?
Si Tito fut le premier des leaders communistes à rompre avec Staline puis, dans la foulée, il le fat d'avec le modèle économique soviétique.
Contrairement au reste de l'Europe orientale, la Yougoslavie s'est libérée pratiquement seule de l'occupation allemande, en 1945.
Les résistants communistes de Tito se sont rendus maîtres du pays sans l'aide de l'Armée rouge, ce qui permet aux dirigeants de la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY - le parti communiste) de jouir d'une certaine autonomie par rapport à Moscou.
Or, dans la guerre froide naissante, l'URSS exigeait une discipline absolue de ses alliés et bientôt, les désaccords sur la situation internationale ou les relations commerciales entre Belgrade et Moscou devaient aboutir à une rupture politique.
Le divorce fut sanglant.
Staline fit assassiner quelques fidèles staliniens accusés de « titisme », la LCY fut exclue du bureau d'information des partis communistes (Kominform) et, du jour au lendemain, la Yougoslavie subit un blocus économique de la part de tous les États de l'Est.
De son côté, Tito ne fut pas en reste et, une fois purgée la LCY de sa fraction « pro russe », il parvint à maintenir la Yougoslavie à flot économiquement.
Puis vint l'autogestion. En juin 1950, suite à un grand discours devant le Parlement, Tito dépose lui-même un projet de « loi fondamentale » sur l'autogestion des entreprises.
Tout en maintenant la propriété étatique des entreprises, leur gestion serait déléguée aux travailleurs.
La principale caractéristique du système était qu'il reconnaissait que les entreprises individuelles étaient mieux placées qu'un planificateur central pour prendre les décisions concernant la production et la formation des prix.
C'était aux entreprises qu'il incombait d'évaluer les risques et de décider ou non de les prendre, y compris en matière d'investissements.
Au milieu des années 70, la planification centralisée avait été réduite à un système de « planification indicative » peu contraignante, le centre se bornant à réunir des informations sur la production prévue par les entreprises.
Le système yougoslave avait deux principales caractéristiques : le collectivisme et l'autogestion.
Si les travailleurs avaient donc leur mot à dire sur la gestion « intra muros » de l'entreprise, les objectifs de production restaient du ressort exclusif de l'État.
Et la planification économique était organisée par la bureaucratie communiste, avec à peu près la même inefficacité qu'en URSS.
Le caractère fédéral et multinational de la Yougoslavie conduisit de surcroît à une forme perverse de décentralisation des initiatives au sein de l'État.
Les dirigeants locaux du Parti se faisaient concurrence pour drainer vers leur région ou leur ville le maximum d'investissements afin de créer des emplois et se faire bien voir de leur hiérarchie.
Mais ces « usines politiques » à la viabilité artificielle ont affaibli l'économie yougoslave.
Les directives et les quotas de production étaient donc imposés aux travailleurs, il ne leur restait qu'à « autogérer » leur adaptation aux objectifs - parfois aberrants - décidés sans eux.
Les collectifs ouvriers furent donc, au départ, de simples chambres d'enregistrement de décisions extérieures, le budget placé entre leurs mains étant trop faible pour être utilisé à quoi que ce soit de significatif.
Qu'en était-il plus précisément de la réalité de l'autogestion « intra muros » ?
Au quotidien, les membres des collectifs ouvriers ont généralement laissé les mains libres au directeur et à ses proches collaborateurs.
Au sein du collectif ouvrier, l'égalité était formelle entre une équipe directoriale qui s'était durant toute la semaine occupé de la gestion, et des travailleurs devant aborder ces problèmes le soir, après la journée de travail.
En conséquence, les collectifs ouvriers ont rassemblé naturellement une certaine élite, et la masse des travailleurs s'est complu dans une forme de délégation de pouvoir, en élisant régulièrement au collectif les ingénieurs, les cadres et les ouvriers les plus « capables ».
S'il y avait effectivement une forme de « contrôle ouvrier » sur les décisions, il est impossible de parler d'autogestion, dans la mesure où la hiérarchie travail manuel/travail intellectuel n'était pas remise en cause, et où le « temps de gestion » n'était pas inclus dans le temps de travail.
Le contexte de « l'autogestion » yougoslave changea donc en 1965, passant d'un système de capitalisme d'État à un système de capitalisme privé fortement encadré par l'État, étant bien entendu que cela ne remettait pas en cause le principe du parti unique.
Avec le tournant de 1965, la LCY inventa donc, bien avant le PC chinois des années 90, un nouveau concept : le « socialisme de marché ». Celui-ci n'assura pas plus que le socialisme d'État le développement de la Yougoslavie, mais creusa les inégalités entre salariés et entre régions ce qui ne fut pas sans rapport avec la montée des nationalismes centrifuges à la fin des années 80.
Comme en URSS, en Yougoslavie les rapports de production sont restés des rapports salariaux : la force de travail a continué à faire l'objet d'un échange, les travailleurs n'ayant pas de maîtrise sur les moyens de production et pas de pouvoir sur la répartition de la plus-value créée par leur travail.
Les choix de société en matière de développement n'appartenaient pas aux travailleur(se)s en tant que citoyen(ne)s, mais à la planification bureaucratique.
Les expériences autogestionnaires réalisées en Yougoslavie ont tourné à la catastrophe économique. Ainsi a-t-on constaté en Yougoslavie une confiscation du processus de décision, à travers un appareil de fonctionnaires et de règles dont la complexité est devenue incontrôlée.
Cela s'est accompagné d'une professionnalisation croissante de la vie politique, de l'isolement d'une couche sociale omnipotente dont le pouvoir souverain sur la répartition et l'utilisation de la production masque la résurgence de privilèges et justifie la perpétuation de l'exploitation.
L'autogestion en Yougoslavie, à partir de 1950 et surtout dans les années 1965 et suivantes, est apparue comme un moyen d'industrialiser le pays à un coût humain et politique moindre que celui qu'a engendré la centralisation soviétique, qui était de toute façon inadaptée à la Yougoslavie, à sa diversité nationale, à sa spécificité culturelle et politique.
Le bilan de l'autogestion yougoslave socialiste est sévèrement jugé.
Elle est considérée, alors que le pays se disloque, comme ayant été le paravent commode d'un volontarisme inavoué, source de régressions multiples.
Accusée d'avoir ignoré le facteur temps et l'importance des coûts dans les processus productifs, et d'avoir stérilisé l'évolution de la pensée économique, elle est aussi dénoncée comme une imposture politique ayant joué le rôle de « main prolongée » du parti unique.
L'autogestion yougoslave, en multipliant les contraintes idéologiques, politiques et administratives, s'est engluée dans un fouillis quasi inintelligible de textes aussi proliférant qu'inefficaces.(Cas la « Gauloisie actuelle »)
Les tares qui lui sont communément reprochées sont la corruption, l'incompétence, la gabegie, l'irresponsabilité et l'arbitraire. Il est vrai - et c'est un point qui est volontiers passé sous silence et omis - que l'autogestion yougoslave est restée obérée par l'héritage stalinien, qui a privé l'individu de la propriété et qui a enlevé à la société civile ses prérogatives, face à un parti totalitaire appuyé sur sa police et son armée, et disposant d'une justice subordonnée.
Le modèle yougoslave s'est (auto)discrédité ; l'économie est devenue exsangue et la société plus conflictuelle que jamais.
L'inflation, le chômage, l'endettement extérieur, les révoltes nationales sont les signes les plus manifestes de l'échec d'une autogestion inauthentique et confisquée.
Conjuguée avec un État dictatorial et un parti omniprésent et devenu impotent, l'autogestion ne peut qu'être entraînée dans leur chute.
Le pays entre alors dans une période de grave crise économique, sociale et politique.
Cette utopie, française des années 1968-1976, a été frappée de plein fouet par l'orientation plus gestionnaire adoptée par la gauche au pouvoir, surtout à partir de 1983.
Des réminiscences de l'autogestion, mais à l'état édulcoré, se retrouvent dans les lois Auroux et les divers textes sur les droits des travailleurs dans l'entreprise, dans le courant de décentralisation lancé en 1982 et la réforme portant démocratisation du secteur public, ainsi que dans certaines procédures d'urbanisme ou, dans la relative promotion du mouvement associatif.
L'idéologie de l'autogestion a aussi été victime de la montée de l'idéologie des droits de l'homme, qui a pris le relais dans l'intelligentsia.
Or, pas plus en ce domaine qu'en matière d'autogestion, la Yougoslavie ne pouvait être une référence valable ; non seulement l'autogestion s'y est révélée fictive, mais encore les droits et libertés que cette autogestion postule, et qui l'ont relayée dans la pensée politique, y sont apparus illusoires et très malmenés par le régime yougoslave.
Le paradis autogéré a accouché de l'enfer.
L'autogestion est donc un modèle économique « efficace »... mais à une seule chose : de fait, si tant est que l'autogestion serve à quelque chose, ce n'est pas à établir le paradis, mais à dissoudre les illusions.
En 1968, elle était célébrée.
Elle est morte aujourd'hui.
Aux trompettes de l'éloge bruyant a succédé le silence des cimetières.
Mais en France est-ce que cela va marcher ?
VCRM
En attendant, c'est bien ce que souhaiteraient tous les militants qui vont battre le pavé jeudi prochain, mon cher VCRM : Faire plier le gouvernement, lui-même issu d'un vote populaire et démocratique passé (récent).
Entre prendre son destin et main et « tendre la cédille aux puissants », l'idée d'affaires publiques autogérée continue de tressaillir l'inconscient collectif !
Merci pour ton éclairage in vivo
I²