De la « très grande sagesse des magistrats » (I).
Je ne pouvais pas ne pas y revenir, alors même que le verdict est tombé.
D’ailleurs, je ne suis pas le seul… Les « cousins » îliens s’en donnent à cœur joie depuis quelques temps, canardant des gendarmeries locales, rafalant ici ou là, faisant parler le plastic contre des bâtiments publics pour exprimer leur joie de reprendre le « combat armé » !
Est-ce un « juste combat », une « juste colère » ?
Ils en sont tous persuadés : Colonna est innocent, il est la victime d’une justice à trois vitesses (une pour les riches, une pour les pauvres et une… pour les Corsi), de la raison d’État, de la culpabilité ostentatoirement et obstinément affirmée par celui qui sera devenu Président (Ô combien Vénéré !) après avoir été ministre de l’intérieur, toute présomption d’innocence bue !
Quelques éléments de réponses à travers un rapport des faits et de l’accusation tels qu’ils peuvent être relevés ici où là.
Nous en avons d’ailleurs puisé l’essentiel à travers un article très bien fait, publié par « L’Express » le 30 mars de l’année dernière (2006), sous la signature d’Éric Pelletier et de Jean-Marie Pontaut, tous les deux des journalistes « confirmés ».
Le 6 février 1998 au soir, le préfet de la région « Corse », Claude Érignac et son épouse se rendent à un concert de musique classique à Ajacciu.
Le préfet dépose son épouse devant le théâtre et gare son véhicule un peu plus bas.
À 21 h 05, il remonte la rue, sans remarquer les trois hommes qui l’attendent sur le trottoir.
Son assassin s’avance dans son dos, dégaine un pistolet 9 mm, le plaque sur la nuque de sa victime.
Un premier coup de feu éclate. Le préfet s’effondre.
Le tueur tire encore quatre fois. Deux balles atteignent la victime à la tête.
Puis il abandonne son MAS Beretta réglementaire au sol.
Celui-ci porte le numéro de série, A00199 : l’arme avait été dérobée lors d’une attaque d’un commando contre la gendarmerie de Pietrosella, dans la nuit du 5 au 6 septembre 1997, bourgade de montagne située au dessus de Porticcio, station balnéaire bien connue des touristes continentaux pour se situer en face de la cité Napoléonienne…
Dans le communiqué de revendication, authentifié par le numéro du Beretta, les tueurs choisissent de ne pas se donner de nom.
De multiples fausses pistes, guerres entre police et gendarmerie et fuites dans les médias plus tard, les policiers réussissent à démasquer le commando, quinze mois plus tard.
En épluchant les 3.682 communications échangées par portables dans la zone d’Ajacciu le 6 février 1998 entre 20 h 10 et 21 h 40, ils parviennent à repérer deux lignes utilisées par deux militants nationalistes radicaux, Alain Ferrandi et Didier Maranelli.
Le vendredi 21 mai 1999, les policiers de la DNAT, dirigée par Roger Marion, interpellent Ferrandi et Maranelli, Alessandri et Istria. Versini et Ottaviani, seront arrêtés un peu plus tard. Les enquêteurs de la DNAT ne disposent pas d’autres indices matériels que la téléphonie.
Pourtant, ils obtiennent des aveux qui dépassent toutes leurs espérances.
C’est paradoxalement, l’alibi trop bien huilé de Maranelli qui les perdent : Il affirme qu’à l’heure du crime, il se trouve sur les hauteurs de Cargèse, à la chasse à la bécasse (poufiasse, pétasse konnasse), alors que son portable est activé dans le centre d’Ajacciu.
Le 22 mai, Maranelli passe donc aux aveux : le soir du meurtre, il a servi de guetteur en alertant le commando du départ du couple Érignac de la préfecture.
Le 23 mai, entre 2 heures et 3 h 40, il livre le nom d’Yvan Colonna comme étant le tireur.
Et on ne l’arrête plus ! Il raconte aussi les réunions de préparation de l’assassinat sur le domaine familial des Colonna, à Cargèse. C’est toujours Maranelli qui parle d’un repérage effectué, la veille du crime, en compagnie de Colonna et d’Alessandri, dans une Fiat Panda noire.
Pierre Alessandri, un ami d’enfance d’Yvan Colonna, se montre lui aussi très disert en garde à vue.
Un témoignage important : « Je me tenais en couverture du tireur, ganté, grimé et armé. »
Il croise Claude Érignac, le laisse passer et entend dans son dos plusieurs coups de feu.
Sans être en mesure de préciser qui de Colonna ou de Ferrandi a tiré.
Après le meurtre, poursuit Alessandri, le commando, Colonna compris, se rend dans le pavillon de Ferrandi, situé sur les hauteurs d’Ajaccio, à Alata. Tous y passent la nuit, réveillés en sursaut par l’appel d’un de leurs complices vers 5 h 30. Une alerte qui les oblige à passer plusieurs heures dans le maquis.
Martin Ottaviani, recruté tardivement pour servir de chauffeur, est le troisième homme à dénoncer Yvan Colonna. Il décrit l’ambiance tendue qui règne dans la voiture avant le meurtre. « Yvan Colonna a pris place à l’arrière », précise le chauffeur.
Il s’est équipé d’une paire de lunettes et de gants de couleur sombre. Il porte aussi l’une des armes dérobées à la gendarmerie de Pietrosella. Deux minutes après l’assassinat, Ottaviani voit arriver Colonna, Ferrandi et Alessandri. Ils montent dans le véhicule et filent vers leur planque d’Alata. Ottaviani entend : « C’est bon, on l’a tué...»
Enfin, Joseph Versini, s’épanche à son tour. Il a participé aux réunions préparatoires. En compagnie de Colonna, assure-t-il. Mais Versini ne se rend pas à Ajaccio le soir du meurtre : il ne se sent pas capable de tuer un homme de sang-froid…
Par ailleurs, trois épouses apportent des précisions sur la préparation de l’assassinat ainsi que sur la fuite du groupe. La concubine de Versini cite Yvan Colonna comme membre du commando.
Michèle Alessandri précise, elle, que les réunions avaient lieu dans la distillerie familiale, une vaste propriété à l’écart de Cargèse. Outre son mari, dit-elle, il y avait Yvan Colonna, Didier Maranelli, Alain Ferrandi et Marcel Istria.
Le 7 au matin, le lendemain de l’assassinat, elle se rend à Alata, chez Ferrandi, pour ramener son mari. Elle y voit, dit-elle, Colonna.
Quant à Jeanne Ferrandi, elle évoque elle aussi la présence du berger à son domicile.
Ces sept témoignages là sont confirmés à l’issue des gardes à vue devant les juges d’instruction et recoupés par différents indices.
On ne voit pas bien pour quelles raisons objectives, ces 7 personnes là désigneraient, toutes séparément, une personne qui n’aurait rien à voir dans cet attentat, ce lâche assassinat de sang-froid, alors même qu’elle désigne un citoyen « actif » pour être engagé dans un réseau indépendantiste fort et intransigeant.
Une vengeance personnelle ?
Une « affaire d’homme » à 1 contre 7 ?
Une sordide vendetta par femmes interposées ?
De toutes ces hypothèses explicatives d’un geste qui enverrait un innocent pour de longues années derrière les barreaux, aucune trace, bien naturellement.
Si encore Yvan n’avait rien à voir avec ce commando là, il aurait été très simple de s’en expliquer. Mais non : le berger préfère « prendre du recul ». Et de quelle façon !
Une petite balade matinale dans le maquis n’est pas suffisant pour inculper qui que ce soit.
Colonna ne figure pas dans le coup de filet du vendredi 21 mai 1999. Il prend la fuite dans la nuit du samedi au dimanche, après avoir retiré de l’argent à la banque.
Les enquêteurs le ratent de très peu.
Il faudra une traque de quatre années pour arriver à localiser le suspect et à l’interpeller dans une bergerie, le 4 juillet 2003.
Il affirme que, à l’aube du 23 mai, le dimanche, alors que Maranelli passe aux aveux entre 2 heures et 3 heures 40 du matin, il monte au pacage pour s’occuper de ses chèvres : Les chèvres, mais c’est bien sûr !
Il a passé la nuit près du col de Sevi. En redescendant vers le village de Vico, il aurait croisé une « relation ». L’homme, dont il refuse de dévoiler l’identité, lui tend un exemplaire de France-Soir, dont la Une s’orne de sa photo et du titre « Wanted ».
Le berger a alors l’impression de tomber dans un gouffre. D’où l’idée aussi sotte que grenue de « prendre du recul »…
« Ce n’est pas devant la justice qu’Yvan Colonna décide de fuir, assure son comité de soutien. C’est de l’injustice qu’il cherche à se préserver ! ».
Bien évidement : ça tombe sous le sens !!!
D’accord, il fallait peut-être sauver le « soldat Colonna », tant qu’aucun aveu personnel ne pouvait être retenu contre lui.
Tous les membres du commando d’Ajacciu qui l’ont mis en cause se sont donc rétractés les uns après les autres.
Pierre Alessandri est le premier à revenir sur ses déclarations.
Le 26 octobre 2000, au détour d’un interrogatoire, il lâche : « Je voudrais juste vous dire qu’Yvan Colonna n’était pas sur le lieu de l’assassinat du préfet de région. Je sais que cette déclaration mériterait davantage d’explications, mais, en raison du refus qui nous a été opposé au niveau du regroupement des prisonniers corses et de la politique en général, je n’ai pas l’intention d’en apporter davantage. Je verrai ultérieurement avec mes conseils si je dois apporter à un moment ou à un autre plus d’explications à ce sujet. »
Ce qu’il n’a jamais fait, pour ce motif aussi dérisoire… puisqu’il perdure !
Le véritable coup de théâtre survient deux mois plus tard. Yvan Colonna donne, pour la première fois, de ses nouvelles et clame son innocence : Yvan Colonna adresse une lettre à l’hebdomadaire nationaliste « U Ribombu », qui la publie en janvier 2001.
Dès lors, les rétractations se multiplient.
Une lettre recommandée de Maranelli, avec accusé de réception du 9 janvier 2001, arrive sur le bureau du juge d’instruction. De sa cellule, il veut « apporter une précision indispensable à la manifestation de la vérité ». En effet, poursuit-il, les accusations contre Yvan Colonna « sont totalement erronées ». Lui aussi entend s’expliquer en détail « ultérieurement », ce qu’il n’a jamais fait.
À partir de juin 2001, c’est au tour d’Ottaviani de préciser que : « Je confirme pour moi, je ne confirme rien pour les autres. »
Mais, si ces assertions sont justes, une question demeure : Pourquoi l’ont-ils tous désignés comme le tireur ?
Grand silence dans les rangs…
Un autre détail rend les dires de Colonna suspects : Le 11 janvier 2005, Yvan Colonna livre, enfin l’alibi qui l’aurait innocenté et qu’il promettait au juge Thiel depuis son arrestation.
On imagine l’impatience du magistrat.
Par malchance, il ne concerne pas l’assassinat du préfet, mais l’attaque contre la gendarmerie de Pietrosella, où les armes du commando ont été dérobées.
Colonna explique que, le 5 septembre 1997 au soir, il dînait à la pizzeria le Saint-Jean, à Cargèse. Interrogé, le gérant, Paul Donzela, recouvrait d’un coup la mémoire – sept ans plus tard – et confirmait les déclarations du berger. Et d’ajouter derechef le détail qui tue : il n’avait pas eu de contacts récents avec les Colonna !
Vérifications faites, une demi-douzaine de coups de fil ont été échangés les semaines précédentes ces « aveux » avec la famille et un avocat…
Voilà ces faits, dans toute leur cruauté et absurdité, qui ont servi à la Cour d’Assises Spéciale à condamner exactement à la même peine que les autres, Yvan Colonna, en qualité de co-auteur !
Ni plus. Ni moins.
Si la Cour n’alourdit pas la peine du tireur présumé, faute d’éléments suffisants, c’est la marque du « bénéfice du doute » sur celui qui a porté le coup meurtrier.
Pour le reste, il est bien clair que pour les magistrats considèrent Colonna comme membre du commando : d’où la peine identique pour tous.
Ça plus les maladresses de la défense (car je n’aurai pas défendu cet homme là de cette façon là, nous y reviendrons peut-être un autre jour) et toujours une question lancinante et sans réponse : Pourquoi dans le dos ?