Chacun des ex candidats aux prochaines élections, et les programmes de leur parti réciproque, ont abordé peu ou prou les problèmes de l’enseignement supérieur. Au-delà des diagnostics qui divergent, des pronostics bien évidemment, et pour tous, servant de fondements à leurs incontournables propositions d’amélioration, aucun ne nous dit ce qu’est « l’intelligence en marche » ni comment ça fonctionne, ni encore moins comment la « mieux former » à ses tâches futures… Étonnant ! Et pour cause.
Certains proposent la mise en place de « numerus clausus », une sélection à l’entrée des universités et l’accès limité, sinon « aux savoirs » eux-mêmes, au moins « aux maisons du savoir », là où ils sont prodigués. C’est assez étonnant également, et pour cause… Mais bon, passons, pour être un « grand démocrate », « Ce que le peuple (et surtout la femme) veut, Dieu le veut » ! Point barre.
À la question de savoir s’il y trop de thésards dans les sciences sociales, dont celle du « droit » dont je suis issu (en plus de celle du « chiffre »), alors qu’il en manque en « sciences dures », je reste stupéfait que personne ne sache ce qu’est un licencié ou un docteur en droit. Sans doute parce que « chez ces gens là », on croit encore que l’intelligence se transmet par les gènes. Alors remettons les pendules à l’heure (à notre très petit niveau).
« Un licencié en droit, c’est celui qui sait où se trouve les ouvrages dont il a besoin à la bibliothèque Cujas » nous racontait le Doyen Vedel à l’époque reculée où il n’y avait qu’une seule faculté de droit au pays. Plus prosaïquement, c’est quelqu’un qui est capable de faire un diagnostic juridique à une situation donnée : Il sait trouver les solutions existantes, en faire un inventaire et un exposé clair.
Un « Maître » est semble-t-il également capable de faire en plus un pronostic. Il peut éventuellement prodiguer des soins, mener un contentieux ou éviter un précontentieux. C’est un peu un « toubib » face à un malade quand il va tenter de le soigner.
Un « Docteur », c’est celui qui est non seulement capable de trouver toutes les solutions à tous les problèmes qui ont déjà été rencontrés et donc de connaître également de tous les pronostics faits avant lui, mais il est aussi « chercheur » et, en tant que tel, en principe capable d’imaginer des solutions qui n’existent pas encore à des situations juridiques qui n’ont jamais été rencontrées : Il est « docte » et fait la « doctrine » juridique (dont on se servira plus tard).
Pour nous, il y a en plus et bien au-delà, « l’ingénieur » : C’est celui qui est capable d’inventer une situation qui n’a jamais existé, pour connaître de toutes celles qui ont déjà existé en plus de celles qui ont pu être imaginées par les « doctes », afin de retomber sur des solutions connues. Autrement dit il fait de « l’ingénierie juridique ».
C’est un peu comme un type à qui l’on remet une truelle et un fil à plomb et à qui on demande de traverser la vallée à cet endroit là en construisant un pont. Le « Licencié » sera capable de dire si le pont envisagé par l’ingénieur est conforme aux « règles de l’art », le « Maître » de calculer dans quelles conditions il va se casser la gueule et le « Docteur » s’il est raisonnable ou non qu’un avion se pose dessus !
Reste que seul « l’ingénieur » va finalement le construire, de A jusqu’à Z, surmonter des problèmes de terrassement insolubles, plaire aux autorités locales qui veulent un pont qui ne détériore pas le paysage, accéder aux souhaits des écologistes de ne pas couper le buisson d’une espèce en voie de disparition planté là par hasard, ne pas empêcher les truites de frayer en bas et aménager un passage pour le gibier ici et là en plus des troupeaux en retour d’estive de nos amis les agriculteurs. Les trois autres étant incompétents pour traiter correctement de tous ces problèmes en même temps ou répugnant à mettre les mains dans le ciment ! (D’ailleurs ça brûle l’épiderme ! Je sais, j’en ai fais quelques tonnes à mains nues, dans le temps).
Curieusement, à ce stade là, l’enseignement supérieur sort de la faculté pour entrer dans le domaine des grandes écoles d’ingénieur, dont la plus illustre reste celle des « poly-techniques », autrement « l’X ». Et qu’y apprend-on ? Tout, naturellement. Tout sur tout ! Avec cette faculté inouïe de former des cerveaux capables de résoudre n’importe quel problème en le réduisant à quelque chose de connu à l’avance : C’est bien plus simple que d’avoir à réinventer le fil à couper le beurre à chaque fois et personne n’est encyclopédique à ce point là (Ca se saurait).
Et ça donne cette histoire hallucinante quant à la façon de cuire un œuf décrite par un polytechnicien :
« Tu prends une casserole, tu la remplis d’eau et tu la poses sur la gazinière. Tu prends une allumette, tu tournes le bouton d’arrivée du gaz. Tu grattes l’allumette jusqu’à l’enflammer. Tu présentes l’allumette enflammée près du bec à gaz. Tu attends. Quand l’eau est en ébullition, tu mets l’œuf dans une cuillère. Avec celle-ci, tu immerges délicatement l’œuf. Tu retires la cuillère. Tu déclenches le chronomètre. Passées trois minutes, qu’il convient de corriger d’un temps additionnel calculé au préalable en fonction de l’altitude de cuisson (et donc de la pression barométrique ambiante du moment), tu sors l’œuf de la casserole avec la cuillère, tu le poses : Il est cuit. ». Et avec de l’eau chaude ? « C’est identique ! Tu prends une casserole, tu la remplis d’eau chaude et tu la poses sur la gazinière. Tu attends que l’eau refroidisse. Tu prends une allumette… ».
Ah ! La France des lumières…