Histoire de la semaine…
C’est un citoyen rare : il est écologiste ET parisien. Il aime la nature, les arbres, les petits oiseaux et les fleurs. D’ailleurs, il cultive un peu de pavot, juste pour la décoration, sur son balcon. Il aime à se balader sur le marché aux fleurs, coincé sur l’île de la cité entre la Préfecture de Police, l’Hôtel Dieu, le Tribunal de Commerce et la Seine, comme dans un Eden dans un écrin de pierres taillées par la présence humaine.
Ce jour là, il est intrigué par un perroquet qui braille l’Internationale à longueur de temps : « C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain ! »
L’animal s’arrête, l’observe en chantant quand il passe devant lui et le siffle quand il s’en détourne, pour le faire revenir.
Il finit par se décider, s’enquiert du prix auprès du commerçant et achète la bestiole multicolore avec son perchoir qu’il installe chez lui au milieu du salon, après un parcours épique à vélo, doublant les bus à l’arrêt qui le redoublaient acrobatiquement entre deux arrêts, secouant tous les passagers comme dans un panier à salade…
Évidemment, il convie rapidement ses copains de quartier, très fier de sa nouvelle acquisition, pour venir admirer le bel oiseau qui chante à tue-tête : « C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain ! »
– Et la Marseillaise ? Tu n’as pas essayé ?
– Non ! Je crois qu’il ne connaît que l’Internationale…
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
– Pas de problème avec tes voisins, jusque là ?
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
– Je les emmerde !
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
Tout au long du repas, les conversations sont couvertes par « Coco », le bien nommé : « C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain ! »
– Faudrait pas que tu invites tes potes du FN ! Ils en feraient de la pâtée pour chat !
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
– Je n’ai pas de potes au FN ! Ou alors, ils sentaient pas bon !
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
Le repas dure et tout le long du digestif on continue d’apprécier « Coco » dans ces vocalises : « C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain ! »
– Il est où le bouton « Stop » ? Commence à m’énerver ton bestiau !
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
– Je ne sais pas ! C’est vrai que c’est agaçant !
– C’est la lutte finale ! Groupons-nous et demain, l’Internationale sera le genre humain !
N’y tenant plus, l’un des convives éructant, la bave aux lèvres, les yeux ivres de crimes monstrueux contre l’humanité toute entière dans le regard, finit par se lever d’un bond et flanque un claque monumentale à l’oiseau qui le met KO, l’aile et la plume en désordre au bout de sa chaîne.
– Excuses-moi ! Je n’y tenais plus !
– Ouf !
– Il manque déjà » fait l’une des convives… « C’est la…
– La ferme !
Et toute l’assistance, consciente d’avoir vécu là un moment de terrible désolation, de consoler le brave propriétaire de « Coco » resté marri et coi, bouche bée, tétanisé un long moment, lui disant tous les bienfaits de cet acte de libération des tympans, certes violent, mais immanquablement justifié…
En fin de soirée, une fois seul, ses amis repartis dans leurs beaux quartiers rive-gauche (côté rue de Rennes, la désolée), l’homme revient contempler son animal, gisant et inerte accroché tête à l’envers à son perchoir.
« Coco » jusque là parfaitement immobile ouvre alors une seule paupière et dit : « Ils sont partis, les Sarkozistes ? »