De la « très grande sagesse des magistrats » (II).
J’avais dit que j’y reviendrai, quel que peu poussé par « Cindy » (commentatrice assidue sur ce blog).
Dès les aveux de Maranelli, la culpabilité de l’assassin présumé du préfet Érignac semble établie. Une fenêtre de défense pouvait s’ouvrir.
D’ailleurs, le doute a fini par s’installer. Car avant la « guerre de juristes », la défense engage « la bataille de l’opinion publique ».
Une « bourde » des 4 avocats ? Consciente ou inconsciente ?
Où alors, ils n’avaient décidément rien d’autres à fournir et le savaient déjà pour avoir pris connaissance du dossier et s’être forgé une intime conviction personnelle : c’est devenu un classique de la vie judiciaire de ce pays, hélas !
Petit retour en arrière.
L’acquittement, en appel, le 22 février 2006 des deux enseignants, Jean Castela et Vincent Andriuzzi, soupçonnés d’être les commanditaires du meurtre (la piste « éducation nationale/mouvance indépendantiste »), leur a donné des ailes.
Pour autant, les solides éléments recueillis par l’accusation, notamment des aveux très détaillés des membres du commando, ne peuvent pas être balayés d’un unique revers de manche.
C’est dans ce contexte que les juges Laurence Le Vert et Jean-Louis Bruguière s’apprêtent à boucler leur instruction.
Les défenseurs d’Yvan Colonna insistent avant tout sur le fait qu’il n’existe « aucun élément matériel » contre leur client.
Sans les appels échangés entre les portables, l’enquête sur l’assassinat du Préfet n’aurait sans doute pas abouti.
Or, contrairement à ce que je croyais il y a encore peu (paragraphe 3), dans le cas de Colonna, cet élément technique fait défaut à l’accusation.
Selon les policiers, à cette époque, le berger ne disposait pas de portable, même s’il utilise, à l’occasion, celui de sa compagne. Mais pas ce soir là.
Quant à l’analyse de l’arme déposée au sol, elle n’apporte aucun indice, ni empreinte, ni ADN : le tueur était ganté. Dans ces conditions, les aveux restent l’atout majeur de toute accusation.
De plus, lors du procès en assises qui s’ouvre en juin 2003, les quatre accusateurs de Colonna l’innocentent.
Et Alessandri assure, depuis qu’il en a pour perpétuité (18 ans seulement en France quand tout va bien), qu’il est le tueur : on ne peut pas juger deux fois un même homme pour un même crime ou délit, sauf révision du procès. Le risque est nul qu’il voit sa peine alourdie.
Ils sont condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité et d’ailleurs ne font pas appel du verdict.
Pour les avocats de Colonna, les aveux de « garde à vue » ne peuvent avoir qu’une explication : les policiers auraient soufflé le nom du berger de Cargèse. Les gardes à vue n’auraient donc pas été aussi « étanches » que l’assurent les enquêteurs et les multiples précautions prises (notamment le rapatriement à Paris des quatre accusés par avions séparés).
Les suspects auraient tout simplement cherché, dans un premier temps, à minimiser leur responsabilité en désignant un innocent.
Toutefois, on ne comprend pas bien pourquoi Yvan, un ami d’enfance et non pas quelques hautes figures du Nationalisme Corse, ou n’importe qui d’autre…
D’autant qu’on ne comprend pas pourquoi les policiers auraient désigné Colonna, un homme qui n’était même pas dans le premier cercle de leurs suspects !
Enfin, si Colonna n’était pas présent sur les lieux, qui était le troisième homme vu par les témoins ?
Arguties « d’avocalieux » assez lamentables dans une affaire aussi grave…
Plus intéressant, les avocats font remarquer que les premiers aveux, utilisés par l’accusation, comportent des contradictions quant à l’emploi du temps de Colonna le lendemain de l’assassinat, aux lieux de stockage des armes et de réunion du groupe.
Tous ne se souviennent pas, par exemple, s’être rendus dans la propriété des Colonna, à Cargèse.
Des contradictions frappantes peuvent être relevées : Pierre Alessandri, en mai 1999, affirmait s’être débarrassé de la seconde arme volée aux gendarmes en la jetant à la mer.
Mais en février 2005, le nationaliste est extrait de prison et conduit jusqu’à sa distillerie de Cargèse.
Là, grâce à ses indications, on exhume le second pistolet, caché sous un alambic.
Ses aveux, à lui mais à lui seul, de 1999, ne sont donc pas paroles d’évangile !
Même quand il s’accuse d’être le tireur, peut-on reprocher à cette argutie d’avocat…
On peut aussi imaginer qu’il en est tout autant de ses complices avérés.
Pour Maître Philippe Dehapiot, ça ne fait plus aucun doute, l’affaire est entendu : « À part les mises en cause lors des gardes à vue, rétractées depuis, aucun élément ne permet d’impliquer Colonna. Lors (de leur) procès, les accusés l’ont mis hors de cause de manière détaillée. Si on applique les grands principes, on devra l’acquitter. »
Sans répondre à la question du choix de le désigner tous unanimement, lui et pas un autre…
Mais on peut aller plus loin : Une jeune femme, Marie-Ange, qui assiste à l’assassinat du 6 février 1998, aurait pu être déterminante.
Elle passait en voiture avec sa mère lorsqu’elle entend comme un « bruit de pétards » et aperçoit le tueur. Elle remarque d’abord le geste de sa main sur la crosse du pistolet : il tirait en direction du sol.
Elle en donne une description assez précise : 35 ans environ, 1,70 mètre, mince, mal rasé, cheveux blonds mi-longs, yeux enfoncés, joues creuses avec un pli marqué.
Ce n’est donc pas Colonna qui a le cheveu court et châtain.
D’ailleurs, lors d’une « parade d’identification » organisée par la juge d’instruction, elle ne reconnaît pas Yvan Colonna. Pas plus que Pierre Alessandri, celui qui s’accuse d’avoir pressé sur la détente. Ni aucun autre.
Après, elle s’étonne que son témoignage ait été rangé au dossier par les enquêteurs : il n’apporte rien contre le commando, dont maintenant on est sûr d’en avoir identifié quelques membres… qu’elle ne reconnaît pas !
De toute façon, comme le racontent les occupants du véhicule qui emmène les fuyards, ils sont tous grimés et gantés.
D’ailleurs, comme pour le confirmer, au procès elle réitère son affirmation de ne pas reconnaître l’accusé dans son box… Elle n’a pas pu, par la force des choses.
On note également que pour le médecin légiste, 1,70 mètre, c’est trop court pour être le tireur (toujours paragraphe 3).
Ça, c’était bien un élément majeur : mais aucun des avocats ne l’a exploité avec succès !
Personnellement, j’aurai demandé la suspension sur-le-champ du procès et une contre-expertise immédiate de ces conclusions là !
Mais non…
Les avocats ont préféré se plaindre d’une instruction à charge : Bien naturellement qu’elle est forcément à charge, puisque c’est l’une des particularités de notre procédure pénale.
Mais elle est aussi à décharge.
Or, s’insurgent-ils, toutes leurs demandes d’actes n’ont pas été suivies d’effet.
Ils réclamaient notamment une reconstitution de l’assassinat, qui leur a été refusée par la juge Laurence Le Vert.
On se rappelle qu’en 1999, la situation était inversée : alors qu’Yvan Colonna se trouvait en cavale, ce sont les mis en examen qui ont refusé, au dernier moment, d’y participer.
D’ailleurs, au procès de Colonna, la Cour accède à leur demande, encadrée par une myriade d’effectifs de police dépêchée sur place à la hâte… et Colonna de refuser d’être extrait de sa cellule !
Débile !
Mais pour le seul motif qu’il n’avait rien à faire là-bas… puisqu’il n’y était pas, à l’en croire !
Les conseils de Colonna se plaignent également, que la justice n’ait pas pris en compte certaines écoutes « favorables » à leur client.
Rien de très précieux : elles ont été réalisées avant le démantèlement du groupe, entre décembre 1998 et mai 1999, en plein « pataugeage grave » de l’enquête policière qui s’évertue, à l’époque, à démonter une « filière agricole ». Or, il est berger et ses potes sont agriculteurs : une piste conseillée par un indic bienveillant du Préfet Bonnet.
Et des surveillances téléphoniques qui accréditeraient l’idée vague d’une « vie rangée » de leur client.
Pour Maître Gilles Simeoni, ces « investigations n’ont établi aucun comportement suspect » et démontrent « sa non-implication dans l’action clandestine ».
Il a raison : elles ne démontrent rien, même à l’égard des autres membres du véritable commando : c’est qu’ils étaient prudents !
C’est dire l’inconsistance de ce point de défense…
Pour Maître Pascal Garbarini, « depuis l’acquittement de Castela et d’Andriuzzi en appel, le 22 février 2006, la défense d’Yvan Colonna devient enfin audible » et de constater pour sa part « qu’aucun élément matériel ne le relie au dossier. »
C’est si vrai, que même la confirmation du témoignage d’Alessandri devant la Cour d’Assises Spéciale a été, de l’aveu de tous, un grand moment de tromperie, égrené sans aucune conviction, ni même émotion, sans la moindre réaction de la part de Colonna.
Pensez ! Deux amis d’enfance et les nombreuses complicités que cela procure habituellement : pas crédible un seul instant !
Selon Maître Antoine Sollacaro toute « l’instruction a été bâtie sur un postulat de culpabilité ! ».
Comment pouvait-il en être autrement, à dire vrai ?
Personnellement, j’aurai bâti la défense de cet homme là en lui conseillant une grande, très grande docilité envers ses juges et les instructeurs du dossier.
Dans l’hypothèse où je n’ai rien à me reprocher dans un assassinat, je ne galope pas dans la garigue environnante pendant 4 ans : je me forge un alibi en béton.
Du genre qui explique tout : j’aurai assumé un « je dormais avec Michèle dans sa distillerie ! » (l’épouse, forcément volage pour l’occasion, de son ami Alessandri), ou une autre peu importe : elle aurait nié pour cause de répudiation immédiate et d’opprobre populaire compacte devant l’Éternel. j’aurai rapporté un détail anatomique vérifiable qui accréditait mon dire, et le tour était joué.
C’est grand crime en Corse de dormir avec la femme d’un ami (ou de tout autre) même en étant soi-même eunuque (et elle sans la clé de sa ceinture de chasteté), mais comme il s’agit d’un ami dans le tournant de toute une vie, il aurait compris !
Et nous aussi : au moins on aurait su d’où venaient les aveux de garde-à-vue et le pourquoi d’une telle accusation.
Ça n’a pas été le cas…
Et dans sa « très grande sagesse », la Cour a tranché en balayant tous ces faux-nez et reconnaissant l’implication directe de Colonna dans ce lâche assassinat dont l’envergure politique se résume à quelques pétards enfiévrés contre les bâtiments publics depuis quelques jours, à l’égal de tous les autres !
Car deux questions demeurent : Si ce n’est pas Colonna, ce ne peut pas être Alessandri, tout aussi trop petit l’un que l’autre !
Il y a donc un autre membre du commando passé inaperçu jusque-là, c’est indéniable ! Qui ?
Et pourquoi dans le dos, signe d’un grand professionnalisme de l’exécuteur, trahissant par ce geste « technique » sa provenance continentale ?
Mais c’est une toute autre affaire, dont on ne saura sans doute jamais le détail !
Puisque comme à l’accoutumée, l’instruction et les enquêtes se sont cantonnées à rester au degré zéro, sans savoir qui était Érignac et sur quoi il travaillait.
Or, ce que l’on sait quand même, c’est que la piste de la « brise de mer », la mafia locale depuis quelques temps malmenée par la « génération montante » (cf. Jean-Jé), menacée dans l’avenir de ses futurs casinos par la victime, grosses machines à recycler de l’argent sale, renseignait sans doute le successeur d’Érignac, le préfet incendiaire Bonnet, par l’intermédiaire d’un indic, dénommé « Corte » aux dires de celui-là à la barre !
D’abord la « piste agricole », tombée d’on ne sait z’où (on ne dénonce jamais personne nommément dans ce pays là, qui est aussi le mien : au pire, on suggère !).
La graine a poussé, quelques intérêts bien sentis de nouveau confortés et en route pour un avenir radieux : c’est qu’il est toujours utile de se montrer « arrangeant » avec les autorités locales, même préfectorales et surtout policières, jusqu’à la connivence… et d’en profiter pour orienter qui vers qui : aux flics de faire le ménage. La « pioche » a été bonne, à ce jeu là !
Depuis, « Corte » s’est tu, comme par hasard !
Quitte à en contrôler soi-même la bonne exécution ? Avec un « pro » sur place venu du continent, au cas ou ça déraperait au moment du passage à l’acte !
Car, comment savait-il, ce « Corte là » pour si bien renseigner la DNAT qui « pataugeait grave » après avoir remué la « filière agricole » sur un « coup de tête » téléguidé, peut-on imaginer, qui s’est traduite par quelques inculpations de notables véreux, pour seulement six mois plus tard déclencher les écoutes téléphoniques de décembre 98 à mai 99 (celles qui n’ont rien donné) autour d’Alessandri et compagnie ?
La manip est un peu trop cousue de fil blanc pour être totalement honnête.
Soyons clair : j’aurai argumenté pendant l’instruction et la cavale de mon client sur ces points là.
Car il est un autre « détail » qui chagrine : Le trio est en marche vers Érignac. Ils le filochaient depuis le théâtre. Et Alessandri dit lui-même qu’il croise la route du Préfet, en couverture du tireur qui le suit, qui vient donc de face.
C’est là que Colonna aurait dû tirer : de face !
Il ne l’a pas fait, aurait laissé passer sa cible, ce serait retourné, l’aurait coursé sur quelques mètres pour lui coller l’arme sur la nuque ?
Aberrant !
Et Marie-Ange de voir ensuite un inconnu, avec la même arme, s’acharner à 4 reprises sur le corps sans vie et à terre…
Non : le relais aurait pu être pris par un tireur qui suivait le Préfet, dans la même direction, que Colonna connaît que trop bien pour lui céder son flingue au moment de le croiser, immédiatement, dans la foulée.
Ce qui explique le coup à la nuque, par derrière, à la va-vite comme pour « sauver l’opération » !
C’est homme là, personne ne l’a vraiment cherché et tous les membres du commando l’ont protégé.
Un vrai roman policier, finalement, toute cette affaire !
Et une toute petite dernière pensée pour la famille de ce Préfet là, en cette fin d'année, qui a la sagesse de se contenter de cette vérité là : Même si Colonna n'a pas tué, ils en avaient tous l'intention délibérée.
Et sont donc condamnés pour ce crime là, si stupide, même à la cause Corse.
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